1 – Petit coup dans le rétroviseur

25 ans, un quart de siècle !

En comptant mon service militaire, ça fait 25 ans que je travaille.

A Lisores, on se disait qu’on avait connu une belle époque.

Pas de guerre, la fin des trente glorieuses, les années 80 fric et paillettes. C’est après que c’est devenu moins bien. Mais si on dit ça, c’est peut être parce qu’on devient des vieux c…

Oui, la charnière, c’est bien les années 80.

Certains parlent de ces années comme celles de l’essor du capitalisme financier. Sauf que « capitalisme financier », c’est un joli pléonasme : La finance, en permettant l’échange des droits de propriété des moyens de production, est consubstantielle au capitalisme. Moins pompeusement : le capitalisme ne peut que être financier… Exit la rhétorique douteuse du discours démagogique des politiques et autres altermondialistes !

Moi, je dirai plutôt que les années 80 sont les années du basculement vers le virtuel.

C’est à partir de cette période que l’argent a commencé à se démonétiser grâce au progrès techniques, notamment informatique. Trois exemples pour étayer un début de semblant de théorie :

  1. Le côté le plus visible pour le particulier fut l’essor de la carte bleu grâce à la puce électronique (cocorico : invention française !) ;

  2. Moins connu du public mais bien plus important encore, ces années correspondent à la dématérialisation des échanges financiers avec le développement des chambres de compensation et des systèmes de règlement livraison dans la finance moderne : Les titres sous forme de papiers n’existent plus, les comptes sont crédités informatiquement, des sommes folles passent d’un marché à l’autre, d’une devise à l’autre, d’un pays à l’autre, etc…

  3. …ce qui a permis l’explosion des marchés financiers en géréral et des marchés dérivés en particulier, summum de la virtualité et terrains de jeux préférés des golden boys où l’argent s’appelle « montants notionels ».

La fin des années 90 marquera le paroxysme du virtuel avec la bulle internet.

Tout cela s’est fait avec une telle rapidité que la réglementation des marchés s’est retrouvée, dans le meilleur des cas, avec un métro de retard. Par réglementation, on entendra non seulement celle des pays, mais aussi l’autorégulation des marchés. Les sociétés financières ont pu, par leur génie inventif, amasser des fortunes absolument considérables : Ainsi se forma la mythologie du golden boy…

Le golden boy des années 80/90 est le symbole éclatant de l’ère du virtuel. Il n’a rien à voir avec les grands raiders historiques des années 70, comme Siegmund Warburg (voir article « Robert est parti » rubrique souvenirs) ou Jimmy Goldsmith par exemple. Il prend des risques non pas pour lui-même mais pour la société qui l’emploi. Tant que ça marche, il empoche des bonus colossaux et le jour où ça ne marche plus, qu’importe :

  • soit il va exercer ses talents dans une autre banque en anticipant, grâce aux chasseurs de tête, son départ avant que son compte ne se crashe ;

  • soit il a amassé suffisamment pour vivre des jours paisibles jusqu’à la fin de ces jours (enfin, seulement s’il a eu l’intelligence de ne pas tout flamber comme cela est si courant dans ce milieu)

La crise actuelle est à mon avis, en partie au moins, explicable par une volonté permanente des grands acteurs de la finance de s’affranchir des réglementations en générale et des réglementations prudentielles imposés par les états dans le début des années 80, Bale I (puis tout récemment Bale II) en particulier.

La réglementation de Bale I partait pourtant d’une bonne intention : d’un pays à l’autre, les états imposaient aux entreprises financières de leur territoire des règles différentes de mobilisation de fonds propres face aux risques pris, ce qui représentait un biais concurrentiel. Par exemple, le Japon était particulièrement laxiste donc concurrentiel (mais aussi plus fragile en cas de crise : on sait ce qui arriva par la suite) comparé aux pays de l’Europe occidentale. Il fallait impérativement obliger les grands pays à respecter une seule et même règle de provisionnement des risques. Cela avait donc un objectif louable : renforcer le système bancaire.

Mais cela eu à mon avis un effet pervers :

La provision des risques est un coût affectant la rentabilité. Or à cette époque, le cours de bourse était en train de devenir la variable essentielle pour la gouvernance des entreprises en générale et des institutions financières en particulier, les dirigeants étant largement rémunérés grâce aux stock-options.

A chaque contrainte réglementaire correspond donc un nouveau produit, une nouvelle technique, permettant d’y échapper : typiquement provision des risques de crédit versus dérivés de crédit et/ou titrisation. Le fait que l’explosion des marchés dérivés soit concommitante avec Bale I n’est pas forcemment du au hasard. Le torrent de spéculation sur ces marchés s’est rapidement transformé en un jeu de « patate chaude » planétaire, le risque passant de mains en mains, de continent en continent.

Les produits dérivés (de taux, de change, de crédit, titrisation…) furent donc largement utilisés pour transférer les risques sur les marchés et donc les sortir du bilan et donc… ne plus avoir à les provisionner ! Les volumes n’ont alors cessés de croitre, jusqu’à ce que le marché lui-même touche à ses propres limites, ayant à son tour besoin de transférer le risque.

Dans un premier temps, c’est à l’insu des épargnants du monde entier, au travers des produits de titrisation labellisés AAA par les agences de notation et commercialisés par les fonds de pension, que les risques ont été transférés.

Puis dans un second temps, lorsque le système a éclaté avec la crise des subprimes selon l’enchainement suivant :

Impossibilité de dresser une cartographie des risques => perte de confiance généralisée entre les intervenants => credit crunch => ralentissement/enchérissement du financement de l’économie réelle => effondrement des bourses => récession => chomage qui s’il s’avère trop fort risque d’auto-entretenir la récession…

…vers les états obligés de soutenir les « to big to fail » et donc de mutualiser la casse sur chacun des citoyens avec son corollaire participant aussi à l’auto-entretient du processus de crise : l’explosion de l’endettement des états.

Voilà pour ce qui se voudrait être une analyse historique possible de ce que nous venons de vivre ces vingt dernières années. Passons maintenant à l’actualité.

Il faut trouver un coupable ! Les coupables, ce sont les fraudeurs. Et où est donc l’argent des fraudeurs ? En Suisse et plus généralement dans les paradis fiscaux où l’absence de réglementation (ou encore une réglementation adaptée) a permis le détournement des risques au travers de la création de sociétés ad hoc : Trusties, SPV…

Les Etats-Unis ont ouvertement déclarés la guerre à la Suisse en menaçant ses banques d’interdiction d’exercer sur son territoire si elles ne communiquaient pas les avoirs des citoyens américains. L’Union Européenne est sur le même credo.

Les systèmes de compensations et de règlement/livraison sont gérés par des sociétés privés dont le contrôle est à l’évidence dans ce contexte plus que jamais hautement stratégique. Les Etats-Unis et l’Union Européenne luttent pour prendre le leadership d’un système mondial unique qui surpasserait allègrement le Big Brother de Georges Orwell… La Suisse et les paradis fiscaux réussiront-t-ils à préserver l’indépendance et l’inviolabilité de leurs propres systèmes ? A suivre…

Pour l’anecdote, à l’heure où ces lignes sont écrites, il semblerait que les particuliers non résidents aient les pires difficultés à effectuer des virements de compte à compte en Suisse. Les banques encouragent vivement, dans un but évident de discrétion, ses honorables clients à avoir recours à la bonne vielle mallette de billets… moyennant une commission de 10% !

Alors où va-ton ?

J’ai appris à me méfier lorsque tout le monde, les états en tête, disent que « tout est sous contrôle et que l’on ressortira très prochainement de la crise ».

D’abord, en tant que français de la génération 60, il me semble ne jamais avoir entendu parler d’autre chose que de crise…

Ensuite, en ce qui concerne notre bonne vielle France, son budget est en déficit depuis 1974 et jamais la situation n’a été pire qu’aujourd’hui. Déjà de nombreux pays frères ont vu la notation de leur dette rétrogradée : Grèce, Italie, Espagne, Portugal, Irlande et cerise sur le gâteau Islande qui a fait faillite et supplie l’union européenne de la prendre en son sein… Le sacrosaint triple A de la dette française est plus que jamais menacé.

Enfin, on passera rapidement sur l’impossibilité de réformer la France pour la simple raison que son étouffement est principalement du à la pléthore de la classe politique qui trouve objectivement son intérêt dans le conservatisme le plus absolu.

Donc, en ce qui concerne la France et le sort des français, je ne suis pas du tout optimiste.

Le constat pour la France, par un raisonnement fractal, peut à mon avis s’étendre à l’Union Européenne. Ne parle-t-on pas déjà d’un grand emprunt européen ?

Pour les Etats-Unis, j’avoue aussi être dubitatif, tant leur mode de vie basé sur l’emprunt à tous les niveaux me semble largement arrivé à ses limites (le déficit du budget américain représente 12% du PIB !). Peut-être ont-il un plan B, en tout cas espérons le…

Plan B qui ne tiendrait de toutes les manières qu’à la volonté des chinois de continuer à acheter la dette américaine, d’où le sommet sino-américain de juillet 2009 à Washington. Obama doit y faire le discours d’introduction. Pour peu que tout cela débouche à terme sur la convertibilité du Yuan (on ne parle pour l’instant que de réévaluation, le Yuan n’ayant qu’une parité fixe par rapport au Dollar), on n’a pas fini de rigoler !

Notons que la Chine est un nouvel entrant dans le joyeux concert du capitalisme et que la réglementation là-bas y est pour le moins inexistante !

Et pendant que les chinois roulent en limousines dans les rues de Pékin, les parisiens sillonnent leur ville en Velib’ !

Et les Russes dans tout ça ? Il ne faut pas oublier le quatrième big player (si tant est que l’union européenne puisse être considérée comme une entité) qui lui joue plus traditionnellement sur le plan géostratégique.

Les japonais ? La gauche, pour la première fois depuis 54 ans, vient de prendre la majorité à la chambre des députés! Et l’Inde ? Et l’Islam ? Et l’Afrique ?

En résumé : Sur un ring qui s’appelle la planète terre, dont les ressources s’épuisent lentement mais surement, c’est un match de catch à quatre qui se déroule actuellement sous nos yeux, et comme il se doit, il est bien difficile de faire la part du réelle et de la comédie…

Je crois qu’il est grand temps de colonialiser la planète Mars !

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