2 – L’illusion de la fuite

Il était une fois des rats de laboratoire. On leur fit subir une série d’expériences bien cruelles :

On mit d’abord un rat dans une cage dont le sol était électrifié sans pour autant que le courant puisse mettre sa vie en danger. Lorsqu’une petite lampe s’allumait à l’heure du déjeuner, le courant passait et notre rat ressentait alors une désagréable sensation dans ses pattes. Aucune autre solution que subir ce stress ne s’offrant à lui, il lui fallut se résigner et subir son triste sort. Bien vite, son pelage devint terne, il ne bougea plus et entra dans une terrible déprime qui l’entraina vers la mort… Fin de la première expérience.

On décida alors de placer à coté de la cage électrifiée une autre cage, normale cette fois, avec un passage. On plaça un nouveau rat dans la cage piégée. A la première décharge, sursaut du rat. Puis rapidement, il comprit qu’il pouvait fuir en toute tranquillité dans la cage normale, libre qu’il était d’aller chercher sa nourriture dans la cage piégée. Il se porta comme un charme. Fin de la deuxième expérience.

On décida enfin de reproduire la première expérience mais en mettant cette fois deux rats dans la cage sans issue. La première fois que la lumière s’alluma, les rats furent évidemment désagréablement surpris. Mais rapidement, les rats adoptèrent un comportement curieux : A chaque passage de courant, ils se battirent entre eux. Curieusement, nos deux rats se portèrent comme un charme, sans subir aucune séquelle tout au long de l’expérience.

Ces expériences du célèbre Professeur Laborie nous enseignent les trois comportements fondamentaux possibles face à un stress : La dépression, la fuite et la lutte.

La dépression, c’est le suicide. Faut-il se suicider, pour en finir, plutôt que d’endurer l’absurde et l’inévitable ? Le suicide deviendrait alors la première question philosophique. Il faudrait la résoudre avant toute autre, les dilemmes habituels ne venant qu’après. Savoir si la vie vaut la peine d’être vécue serait la question préalable de la philosophie. Ce n’est pas vraiment la plus brillante des idées… Qui donc s’est jamais réellement demandé : avant de réfléchir à tel ou tel problème, il faut d’abord que je décide si je dois vivre ? Il y a là, décidément, beaucoup d’artifice. On dirait une des constructions dont les philosophes ont le secret : évidente, en apparence, alors qu’elle ne correspond à rien de réel.

L’essentiel, toutefois, réside dans la réponse : il ne s’agit pas d’effacer l’absurde, mais au contraire de s’y ancrer, de le maintenir comme un destin assumé, surmonté par le mépris et la joie de l’instant, métamorphosé par la lutte et par la révolte.

La lutte – contre chaque servitude, chaque humiliation, chaque indignité – est le ciment des complicités humaines, le terreau multiple de toutes les solidarités. « Je me révolte, donc nous sommes » sonne, dans L’Homme révolté d’Albert Camus comme une sorte de nouveau cogito. Encore faut-il que la révolte ne le cède jamais à la démesure, qu’elle ne se retourne pas contre elle-même, transformant la construction de la liberté en terreur et les victimes en bourreaux : La révolte doit s’exercer aussi contre les révolutions au nom de la dignité et du respect de l’humain.

Et la fuite dans tout ça ? 

2009 est une année symbolique : 40 ans déjà que l’homme à marché sur la Lune.

La conquête de l’espace a ouvert l’espoir d’une possibilité de fuite (largement entretenue par Hollywood), toute darwinienne. La vie n’a eu de cesse sur notre planète d’évoluer à force de vouloir s’extraire de son milieu : l’eau, le sol, les airs et maintenant l’ailleurs, l’espace et les autres planètes. Pourtant, tous ceux qui ont marchés sur la Lune ont été frappés par la désolation absolue qui y règne et aussi par le noir oppressant du cosmos. Ils en sont revenus avec le sentiment d’être plus que jamais irrémédiablement attachés à notre bonne vielle planète Terre. Il venait de comprendre les premiers que nous étions dans d’un monde fini, que le dernier combat pour l’humanité était celui de l’acceptation de cette vérité et qu’il fallait désormais vivre pour inventer un nouveau mode de vie qui s’y adapte.

L’espoir de fuite est une illusion : Dans l’état actuel de la science, il n’y a pas de possibilité de fuite vers d’autres planètes : nous n’avons aucun moyen d’identifier avec certitude des planètes offrant des conditions de vie acceptables dans un périmètre atteignable. Nous nous devons de nous rendre à l’évidence.

La seule fuite qui s’offre à nous reste de nature spirituelle : Alors rêvons aussi si cela peut nous aider à ne pas nous laisser aller aux penchants naturels que sont le repli sur soi ou la guerre animale…

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