4 – La boite de Pandore

Je suis un judéo-chrétien laïque adepte de Freud… Autant dire que, comme probablement beaucoup d’autres, j’incarne une certaine forme du mal être occidental…

Sigmund Freud a ouvert la boite de pandore et beaucoup lui en veulent encore pour cela. Après avoir consacré toutes ses forces à l’étude de l’individu, il ne put s’empêcher à l’automne de sa vie de généraliser ses thèses et de réfléchir à la place de l’homme dans le monde. Le constat qu’il fit alors n’était pas très optimiste mais ce qui est pire encore, c’est que ce constat reste aujourd’hui, et c’est le moins que l’on puisse dire, d’une terrible actualité.

Freud nous dit qu’à l’aube de l’humanité, l’homme primitif était tout entier livré à ses instincts : instinct agressif et instinct sexuel, mais que très vite, la vie en horde s’avéra incompatible avec la satisfaction de ces instincts. Le groupe ne tarda donc pas à établir des règles pour canaliser la violence, le cannibalisme, l’inceste… mettant en place toutes sortes de châtiments en cas de transgression. Ces règles extérieures furent rapidement intériorisées : le Moi profond, siège des instincts se trouva bientôt subordonné au Sur Moi, siège de la raison.

C’est à ce moment qu’est apparu le sentiment de religiosité, basé sur la crainte d’une punition divine qui se déchaînerait si les instincts profonds venaient soudain à faire surface.

Chaque individu se détermine donc par le degré de subordination du son Moi à son Sur Moi, l’homogénéisation des comportements conduisant à l’apparition d’une société humaine.

Alors pouvait débuter le progrès : Maitriser le froid par le feu, la peur des grands prédateurs par les armes, réduire les distances par la roue, le bateau, parcourir le ciel interdit où règnent les Dieux avec des machines volantes et pour finir abolir toutes distances et communiquer en temps réel d’un continent à l’autre.

Que de chemin parcouru depuis ce bon vieil Adam ! L’homme se prétend aujourd’hui l’égal de Dieu. Mais est-il plus heureux pour cela ?

La réponse de Freud est non. La maxime de Lavoisier s’applique partout : « Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme ». En d’autres termes, tout bien a son mal, de sorte que le bilan reste le même mais que du fait du progrès, les extrêmes s’éloignent vertigineusement du point d’équilibre originel (un peu à l’image de notre univers en expansion !). Mathématiquement, on peut traduire cela en disant que si la moyenne reste la même, le progrès tend à amplifier l’écart type entre les individus, c’est-à-dire les inégalités.

L’hyper socialisation de l’humanité, les progrès inouïs réalisés se sont fait au prix d’un asservissement du Moi, d’une frustration des instincts. L’individu n’est plus une entité unique mais la part infime d’un tout et de plus il est conscient de son état … On est loin du surhomme de Nietzche !

Révéler cet asservissement inconscient, c’est cela ouvrir la boite de pandore. En cela, Freud n’a fait qu’enfoncer le clou posé par les philosophes des lumières. Révéler en chacun de nous le Moi profond, c’est en quelque sorte redonner naissance à l’individu en temps que tel, redonner de la prédominance à ces instincts individuels, l’affranchir de Dieu, le pousser à satisfaire tous ses besoins immédiats au détriment d’un projet commun sacré. Le XXième siècle fourmille d’exemple de déconstruction : la tonalité en musique, la figuration en peinture, les règles de la littérature, du théâtre, de la danse et même du cinéma. Bien au-delà du domaine artistique, ce sont toutes les figures traditionnelles du « surmoi », des morales conventionnelles, religieuses ou « bourgeoises » qui furent ébranlées comme jamais par le passé. Les mouvements libertaires des années 60/70 puis les désordres de notre société actuelle, ne sont que l’expression de cette déconstruction. Le système ne s’est d’ailleurs pas trompé en s’engouffrant cyniquement dans la brèche, créant ainsi de nouvelles formes s’asservissement, en multipliant les besoins à l’infini pour en tirer des profits tout aussi infinis !

Mais là encore, l’homme n’est pas dupe. La politique, cet art qui consiste à faire croire à chacun de nous que nous sommes libres et heureux, aurait-elle atteint aujourd’hui ses limites ultimes ? Comment commander à la multiplicité consciente de ses frustrations ? Comment gouverner dans la complexité engendrée par le progrès ? Comment doser les pressions quand les leviers sont aussi puissants ?

Le temps est à l’humilité et à la réflexion car il y a aujourd’hui urgence à créer un nouveau modèle.

Un premier diagnostique possible serait d’avancer que l’humanité tend à changer de schéma ontologique. Avant que la boite de Pandore ne soit ouverte, c’est l’ontologie (branche de la métaphysique concernant l’étude de l’être) classique dite « naturaliste » qui prédominait dans notre société dite avancée.

Dans un contexte ontologique naturaliste, tous les êtres vivants sont de composition comparable (en termes chimiques) voire identique. Ce qui distingue l’homme des autres êtres du règne vivant, c’est d’avoir en commun une intériorité, une subjectivité, une âme. C’est cette particularité reconnue qui est le ciment de notre civilisation.

Autrement dit, l’ontologie naturaliste implique une physicalité semblable entre les êtres mais une intériorité différenciée par rapport au reste de la nature, particularisme fondateur et fédérateur.

Une fois la boite de Pandore ouverte, on tend à passer vers une ontologie analogique : l’individu devient un être unique en tout point différent des autres, tant en physicalité qu’en intériorité. Cette différentiation entraine la distanciation vis-à-vis de l’autre. Cela a pour conséquence globale de remettre en cause l’organisation sociale, en rendant possible un retour à la prépondérance du Moi, c’est-à-dire au mieux à l’indifférence vis-à-vis de l’autre et au pire à la résurgence des instincts primaires.

Autrement dit, l’ontologie analogique implique une physicalité et une intériorité différenciée entre les être, tendant à engendrer l’anarchie.

L’actualité est assez riche en témoignages de cette tendance récente de la société. La violence, l’ignorance de l’autre y sont de plus en plus présentes et sont concomitantes aux replis claniques que l’on peut par exemple observer dans les banlieues.

Mais il ne faut pas oublier qu’il reste encore deux combinaisons possibles : Combinaisons [(intériorité ; physicalité) – (ressemblance ; différence)] 

L’ontologie animiste est l’exact contraire de l’ontologie naturaliste : tous les êtres vivants ont une âme mais ils se distinguent par leur forme. Autrement dit : intériorité semblable et physicalité différenciée.

L’ontologie totémiste admet la fusion totale des intériorités et des physicalités. Elle défend l’existence d’un ancêtre commun, « venu du temps des rêves », typiquement l’homme kangourou des Aborigènes. Il n’y a donc aucune discontinuité entre l’homme et la nature, ce qui est contraire à notre pensée judéo-chrétienne.

Si on fait le schéma suivant des combinaisons possibles :

Combinaisons [(intériorité ; physicalité) – (ressemblance ; différence)] 

                   Ressemblance         

Intériorité 

                   Différence              

                   Ressemblance         

Physicalité 

                   Différence              

Les différentes ontologies peuvent s’exprimer comme suit : 

  • Naturalisme   = (2 & 3)

  • Animisme       = (1 & 4)

  • Totémisme    = (1 & 3)

  • Analogisme    = (2 & 4)

Seules les ontologies contenant dans leur combinaison un nombre impair peuvent être garantes d’une forme d’équilibre social. Toute gouvernance est nécessairement conditionnée par l’identification de l’ontologie dominante de la société que l’on ambitionne de gouverner.

Si une société tend vers l’analogisme, alors toute gouvernance devient théoriquement impossible… Plus rien n’est fécond. Et on pense alors à cette formule de Goethe : « Seul ce qui est fécond est vrai… »

La question fatale que l’on peut à présent se poser est celle-ci : les philosophes des lumières et aussi les découvertes de Freud n’ont-ils pas contribués à ouvrir en grand la boite de Pandore et ainsi enclencher un basculement lent mais inexorable vers l’analogisme ? Freud ne renie pas sa responsabilité et a d’une certaine façon exprimé ses craintes à la fin de sa vie.

Comment ne pas voir dans les déchainements barbares du XXième siècle, qui fut le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité et dont nous portons encore les stigmates, un avertissement monstrueux ?

Dans la légende, la dernière chose à être sortie de la boite de Pandore fut l’espérance…

Freud nous donne au final un espoir mais ne nous cache pas à quel point il est mince.  Il nous dit que la voix de la raison est faible, presque inaudible, mais qu’elle n’a de cesse de parler tant qu’elle ne s’est pas fait entendre, de sorte que ce n’est qu’une question de temps.

Sartre, la veille de mourrir ne disait rien d’autre : « Il faut essayer d’expliquer pourquoi le monde de maintenant, qui est horrible, n’est qu’un moment dans le long développement historique, que l’espoir a toujours été une des forces dominantes des révolutions et des insurrections, et comment je ressens encore l’espoir comme ma conception de l’avenir ».

A nous de faire en sorte que cet avenir appartienne à notre époque… ce troisième millénaire qui sera spirituel ou ne sera pas, selon la prédiction d’André Malraux, vision toute naturaliste…

Une fois le diagnostique posé, une solution doit être trouvée. Celle-ci passe à mon avis par une réflexion (une remise en cause ?) du couple dominant : la démocratie et le capitalisme.

To be continued…

Laisser un commentaire