3 – De la complexité

Depuis la révolution industrielle, notre civilisation n’a cessé de progresser techniquement avec une accélération vertigineuse dans la deuxième moitié du XXième siècle. Tant est si bien qu’aujourd’hui notre quotidien est rythmé par l’utilisation de biens et services basés sur les découvertes récentes mais dont la complexité technique est bien au-delà des capacités de compréhension du commun des mortelles.

Typiquement, lorsqu’on tombait en panne avec la 404 sur le bord de la nationale 7, un coup de clé donné au hasard sur le moteur pouvait souvent faire redémarrer la voiture. Aujourd’hui, toute mésaventure sur l’autoroute vous conduit irrémédiablement chez le concessionnaire, seul à détenir l’ordinateur capable de faire le diagnostic…

La complexité influe sur l’organisation de la société : le monde moderne est devenu celui des spécialistes, voire des hyperspécialistes. La spécialisation étant par nature élitiste, la complexité ne peut déboucher que sur la concentration du savoir et donc du pouvoir. C’est un risque pour l’Etat de droit et les libertés individuelles.

La complexité est aujourd’hui partout : Nouvelles technologies, économie, finance, hyper-science…

Qui peut expliquer :

  • le fonctionnement d’un téléphone portable de dernière génération mais être néanmoins capable de s’en passer ?

  • le mécanisme financier d’un produit de titrisation synthétique, d’en analyser les risques et décider néanmoins d’y investir ses propres deniers ?

  • à quoi sert le grand collisionneur de hadrons (plus grand instrument de physique au monde) mis en œuvre à Genève en septembre 2008 et d’en expliquer la finalité en restant compréhensible ? (Même chose pour la conquête de la planète Mars…)

J’affirme qu’au plus une chose, et par extension une société, une civilisation, subi la complexité, au plus les règles qui la régissent obéissent aux lois du chaos. Ainsi :

  • Un bien technologique peut tomber en panne sans raison apparente et sans que l’on ne puisse rien y faire, obligeant à le remplacer ;

  • L’hyper-science nécessite la mise en œuvre de moyens si gigantesques pour obtenir des résultats théoriques dont on ignore s’ils vont se produire qu’on peut se demander si toute cette intelligence est déployée à bonne escient…

  • Les marchés financiers et leurs hordes de produits dérivés complexes sont devenus totalement imprédictibles, les cours pouvant s’envoler sans logique ou s’écrouler à la moindre anomalie par le jeu des anticipations d’anticipations ;

  • Dans notre société techno-industrielle interactive et mondialisée, on risque, du fait de la standardisation nécessaire à son fonctionnement même, de constater un allongement notable des cycles monopolistiques. Un exemple ? Microsoft !

  • Dans une société complexe et chaotique par nature, la politique tend à devenir inéfficace. Elle devient l’art d’entretenir l’illusion du contrôle et s’éloigne nécessairement d’une gouvernance modérée pour verser soit vers l’anarchie soit vers le totalitarisme.

On pourrait ainsi s’avancer à tracer une courbe en cloche avec en abscisse la complexité et en ordonnée le bien être général : 

cloche.bmp

La partie croissante représente le progrès garant de l’avenir, c’est-à-dire la complexité maitrisée donc déterministe, la partie décroissante la décadence (le mot est peut-être un peu fort mais je n’en trouve pas d’autre), où règne le chaos.

Il ne faut pas tomber dans l’interprétation primaire d’un tel schéma, c’est-à-dire en faire le symbole de la théorie de la décroissance défendue par les altermondialistes et autres idéologues de gauche. La croissance et le progrès génèrent indéniablement le bien être.

Tout le problème est de savoir se situer, en général et en particulier, sur cette courbe :

Média et gestion de l’information, marchés financiers et prédictibilité, surabondance de textes législatifs et sécurité juridique, multiplicité des règles fiscales et efficacité de l’impôt, actions politiques et résultats, activité humaine et environnement… Il me semble que dans tous ces domaines nous sommes sinon dans le rouge, du moins pas très loin.

Seul un évènement disruptif, une innovation, permet de passer à une autre courbe en cloche, de repartir pour un autre « cycle produit ». Une gouvernance trop longtemps basée sur l’incrémentation conduit vite à une société bloquée, c’est à dire dans la zone rouge de notre courbe…

Pour autant, un mode de gouvernance pragmatique qui consisterait à privilégier les actions simples aux résultats certains aux actions complexes aux résultats aléatoires serait-il sur le long terme le meilleur pour garantir le bien-être général ?

Par exemple, que vaut-il mieux pour le bien-être général : dépenser des milliards dans la construction d’un accélérateur de particules (aucunes applications concrètes dans un terme proche) ou consacrer ces sommes à la construction de logements sociaux ?

La question est fausse car elle propose un choix entre le court terme et le long terme, entre le concret dans le présent et le possible dans le futur. La bonne gouvernance consiste à trouver l’équilibre dans la concomitance de ces deux approches. Tout manichéisme est à rejeter violemment. Il faut agir en permanence à la fois pour le bien-être présent et futur. L’homme a un besoin vital de se projeter dans le futur, c’est même ce qui fait sa particularité.

En théorie, la bonne politique consiste précisemment à faire l’arbitrage entre la satisfaction des besoins immédiats et le bien être des générations futures.

En pratique, le corps exige l’instant, la vie choisit nécessairement le présent plutôt que les lendemains. Ainsi, la satisfaction des besoins immédiats, en raison même de notre fonctionnement démocratique, a systématiquement la faveur de nos chers politiciens en quête pertpétuelle de réélection. En revanche, mener une politique visant à assurer le bien être des générations futures est nécessairement une forme de pari, ne présente aucun intérêt politico-électoral immédiat (ou n’est souvent que pure démagogie) et repose la plupart du temps sur des mesures impopulaires puisqu’agir pour l’histoire alimente nécessairement dans l’immédiat la peur de jouir et occulte la lumière instantannée du monde.

Cependant, il est possible que le besoin vital de se projetter dans le futur atteigne une limite. De la même manière qu’il ne semble pas possible qu’un homme puisse un jour courir le 100 mètres en 8 secondes ou sauter 3 mètres en hauteur, il est raisonnable de penser qu’il puisse arriver un jour où notre compréhension du monde et donc notre aptitude à en tirer profit pour notre bien être, se heurte à une limite, toute découverte nouvelle ne se faisant plus qu’au prix d’efforts considérables.

On aurait alors une courbe avec en abscisse le temps (celui du règne humain) et en ordonnée la difficulté à découvrir (ce qui n’est rien d’autre qu’une forme de complexité) :

limite.bmp

On ne nous a laissé voir jusqu’à présent que la partie gauche de la courbe, nous laissant croire que nos possibilités étaient exponentielles. J’ai le sentiment que la représentation des choses montrant une limite est plus réaliste. 

A nouveau, tout le problème est de savoir situer sur cette courbe la science dans l’état actuel de ses connaissances.

Dans l’état actuel des connaissances et donc de notre conscience, nous sommes situés plutôt sur la partie droite de la courbe.

« Ce n’est pas en cherchant à améliorer la bougie que l’électricité a été découverte »…

Les découvertes scientifiques importantes et les progrès qui en ont découlés sont souvent le fruit du hasard. Certes il y a des découvertes issues d’une recherche systématique, de nature déterministe : Je cherche donc je trouve. Non seulement beaucoup de découvertes ne sont que le fruit du plus pur hasard mais aussi l’application concrète est fréquemment tout à fait inattendue : Du chaos peut alors découler une remise à niveau de nos connaissances et un retour vers plus de déterminisme, de bien être… et de simplicité !

Espérons qu’un jour une découverte fondamentale, fruit d’un hasard bien heureux, rende tout à coup les choses d’une grande simplicité. A coup sur, c’est cela le progrès le plus spectaculaire qui puisse se faire. On pourrait même appeler ça une révélation, apportant au monde une conscience nouvelle, une évidence universelle. La science est-elle capable de remplir ce rôle messianique ?

Il est malheureusement aussi tout à fait possible que notre génération ne voit pas arriver ce jour ou encore que l’humanité n’est pas la patience de l’attendre…

Alors gardons espoir, même si l’espoir est un risque, ou soyons croyants !

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