1 – La position de Kant

Les expositions des Centres d’Art sont déconcertantes, les collections des fonds régionaux d’art contemporain déroutantes mais l’existence et l’influence de ces institutions, souvent ignorées du grand public, sont bien réelles et elles participent à l’histoire de l’Art. Toutefois, elles n’en détiennent pas l’unique prérogative et la peinture figurative, le contraire exact, peut parfaitement prétendre encore jouer un rôle dans l’évolution de cette histoire.

Les courants d’avant-garde ne concernent que quelques amateurs avertis. Pourtant ils bénéficient, d’une manière assez peu démocratique d’ailleurs, du puissant soutien du Ministère de la Culture. Cependant, cette forme d’art contemporain semble dans une impasse et condamnée à répéter les découvertes de Duchamp (qui remontent à 1913 !).

Une remise en question serait sans doute salutaire et, sur ce point, l’analyse de Kant à travers la « critique du jugement » est encore à considérer avec attention.

Jusqu’où peut-on encore parler d’Art ?

Dans « La critique de la faculté de juger », la position de Kant se situe sur une double réfutation : réfutation de l’imitation dans les arts, et réfutation d’une attitude visant à rejeter toute règle. Il opte donc pour une position intermédiaire entre le respect inconditionnel des règles et la liberté totale de création, il met l’accent sur la subjectivité de l’expérience esthétique, mais il n’en récuse pas pour autant l’objectivité formelle du beau.

Kant oppose radicalement la création du génie à une simple imitation de la nature et à l’imitation d’un maître qui servirait de modèle. Selon lui, l’imitation est assimilée à un apprentissage, et c’est pour cette raison qu’il ne peut pas être question d’une simple reproduction dans l’œuvre artistique, puisque l’artiste doit tout d’abord créer en suivant sa propre inspiration. Kant établit une nette distinction entre l’œuvre originale et personnelle avec la création d’une toute autre nature qu’un artiste aurait copiée ou apprise.

En effet, la faculté d’apprendre ne relève pas d’une faculté supérieure, mais plutôt d’une application consciencieuse et laborieuse. Il est par exemple possible grâce à un savoir-faire de reproduire ou de copier le style d’un tableau. Ainsi pour Kant, tout ce qui aurait pu être acquis par un apprentissage et donc par l’imitation d’une référence, ne peut pas entrer tout à fait dans le domaine du génie. Cependant, il conçoit qu’une œuvre d’exceptionnelle qualité puisse servir de modèle et qu’un maître puisse transmettre à son élève une certaine manière de penser. Ce qui fera le « génie » d’une œuvre c’est bien davantage ce qu’elle exprimera dans sa forme.

Face à la crise de la représentativité, faut-il se soumettre aux règles d’une école ?

Kant, bien qu’affirmant une origine innée à l’inspiration, ne prône pas pour autant un rejet total des règles. Il ne tombe pas dans l’excès qui consiste à prendre parti pour une théorie de la liberté totale. Kant est contre la théorie du « Sturm und Drang » (tempête et élan ou passion) qui consiste à donner libre cours, lors de la création, à son instinct inspirateur sans le contraindre ni le dominer. Kant ne se montre pas davantage le partisan d’une théorie classique et sèche, qui consisterait à imiter en tout point les modèles comme au Moyen-âge.

Selon Kant, le génie dans la création est bien inspiré par une cause naturelle, instinctive et sublime, mais qui doit cependant être domptée par la raison afin de s’épanouir complètement. De plus, l’œuvre du « génie », afin d’être concrètement réalisée, contient une part nécessaire de règles techniques : « tous les beaux arts sans exception admettent pour condition essentielle de l’art un élément d’ordre mécanique qui peut être appréhendé et appliqué selon des règles, donc recèlent néanmoins un élément scolaire. Il faut bien, en effet, qu’on ait une finalité en tête, ou sans cela la production artistique ne pourrait être attribuée à aucun art et serait le simple fruit du hasard. Or, mettre en œuvre une fin exige des règles déterminées dont on ne peut s’affranchir. » (Extrait – Critique du jugement).

Chaque artiste a dans son propre domaine des dépendances, des contraintes matérielles et techniques afin de concrétiser sa création. Le poète est dépendant des règles grammaticales et des limites de sa langue. Le créateur peut cependant enfreindre certaines règles dans quelques cas, sans pour autant détruire l’équilibre de son œuvre, mais au contraire pour assouplir les contraintes imposées à sa création. Il ne doit néanmoins pas tomber dans le travers qui consiste à faire fi de toutes les règles. Malgré son talent, il doit respecter certaines bases à « l’effectuation » de son art.

Pour Kant, les artistes qui croient faire abstraction de toute règle sont plongés dans une complète illusion, ne serait-ce que parce qu’il leur est nécessaire de passer par un support matériel pour composer et donc de passer par des contraintes techniques. Le « génie » est bien entendu celui qui va innover et va inventer de nouvelles règles (comme par exemple Braque et Picasso pour le cubisme), mais dans toutes ses créations, il n’évolue pas dans une atmosphère de liberté absolue. L’artiste, s’il veut parvenir à créer le sublime doit d’abord se plier à des exigences scolaires sans pour autant s’y perdre.

Qu’en est-il de la notion d’esthétique et de goût ?

Il semble aisé de distinguer d’une part, le goût dicté par une époque précise, qui est régi par des règles et des lois qui contraignent les personnes à se conformer à un modèle et qui ne sont valables que pour un temps : la mode en somme ; et d’autre part un goût, sans référence particulière, qui est une préférence naturelle et spontanée, sans lien avec une époque donnée.

L’esthétique lorsqu’elle est tributaire de certaines règles, impose aux artistes un modèle défini, un style d’art et un point de vue bien spécifique. Ce modèle est forcément arbitraire puisqu’il aurait pu être décidé d’une autre façon par d’autres personnes. Il est également sélectif et partisan puisque toutes les œuvres qui n’entrent pas dans le cadre de cette « mode » sont considérées comme mineures et en conséquence peu dignes d’attention.

Cependant, selon Kant, la notion d’esthétique bien qu’étant subjective, est à prendre en compte ; sans elle, tout jugement de goût ainsi que toute valeur plastique seraient annihilés. Pour lui, le goût peut clarifier l’œuvre, retrancher les éléments excessifs, apaiser ce qu’elle peut avoir de trop violent et ordonner les idées principales. Le goût permet à l’œuvre de s’épurer et de ne garder que ses meilleurs éléments. Elle pourra ainsi durer plus longtemps face à la postérité et être reconnue plus aisément.

En conclusion pour Kant, un artiste doit posséder :

o l’imagination afin de présenter dans ses œuvres des idées novatrices et originales ;

o l’entendement afin d’être capable de réfléchir à son œuvre et de canaliser son énergie, l’âme pour animer sa création ;

o le goût pour épurer celle-ci.

Selon lui, l’apprentissage de certaines bases est nécessaire et les contraintes matérielles souvent incontournables.

Pour Kant, le « génie » est un combiné d’inné et d’acquis, un composé de nature et de culture. Les dons apportés par la nature ne suffisent pas, tout créateur doit maîtriser son domaine en se servant notamment de sa raison.



Emmanuel Kant, philosophe allemand (1724-1804). La Critique du Jugement (1790) montre comment la libre production de la beauté réconcilie dans l’œuvre d’art (qui est « une finalité sans fin ») l’entendement, la volonté et la sensibilité.

Aujourd’hui, dans les écoles des Beaux Arts, il est devenu presque impossible d’apprendre les techniques du dessin, de la peinture. Les enseignants transmettent, souvent par choix personnel, des tendances conceptuelles au risque d’ôter toute alternative future à leurs élèves.

« Sturm und Drang » (tempête et élan) : titre d’une pièce écrite vers 1770 de Klinger et mouvement littéraire en opposition à la philosophie des lumières, qui prône une réaction envers les règles classiques pour être libre dans sa création.

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