3 – Nadia, la traversée rouge

Nadiouchka est née en 1904 d’une fratrie de neuf enfants dans un de ces « lieux sourds », un village de bois et de boue de la région de Vitebsk (Ossetishchi en Biélorussie), où survit une paysannerie misérable à la Tolstoï. Son père fabriquait lui-même les cuillères en bois avec lesquels tous mangeaient. On chauffait l’eau avec des pierres cuites dans le foyer. Il n’y avait pas de casserole, à peine quelques poteries. Pas de livre. La nourriture était rare et quand vint la guerre, on se battait pour une pomme de terre.

Mais le démon habite cette petite qui n’en fait qu’à ses rêves. Non contente de multiplier les incartades, elle entraîne les autres à la suivre. Et de les emmener de l’autre côté de la Bérézina, contempler, à plat ventre dans les herbes hautes, le menton calé dans ses paumes, les rares équipages qui cahotent sur la seule route existante qui n’est autre que celle construite par la Grande Armée de Napoléon pour atteindre Moscou.

La révolution de 1917 éclata dans ce monde exsangue comme un coup de tonnerre qui annonce la pluie dans le désert… et la vie se mit enfin à ressembler à ce que Nadia espérait d’elle.

Ainsi commença sa grande traversée, celle de tout un continent et de tout un siècle, qui lui permit de partager la vie de quelques-uns des plus grands génies de son époque.

L’une des premières décisions des soviets est de créer un département des beaux arts : les artistes se devaient alors d’être les animateurs de la société nouvelle.

La petite Nadia n’a que 15 ans lorsqu’elle s’inscrit à l’académie de Below où elle apprend les rudiments du dessin et est initiée d’emblée à l’art moderne. Son idole est Malevitch, l’avant garde, c’est le suprématisme. Aussi, lorsque qu’elle apprend en 1920 qu’un de ses disciples, Wadislaw Streminski enseigne à Smolensk, elle s’inscrit immédiatement à ses cours. Là, elle découvre l’avant-garde et apprend à désapprendre. Malevitch, qui dirige l’académie Vitebsk avec Chagall, Pougny et Lissitzki vient une fois par semaine (Vitebsk et Smolensk sont distants de 150 km environ) : Il la remarque et la prend dans son atelier.

 

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 Envol de formes géométriques I, 1920-69

La peinture devient sa raison d’être. Lorsque Malevitch, à mesure qu’il progresse dans l’élaboration de son système philosophique condamne et nie le monde objectif, peinture comprise, Nadia est désemparée. A la bibliothèque de Smolensk, elle lit « L’esprit nouveau » et tombe sur Fernand Léger. Elle lui écrit, lui demande s’il l’accepterait dans son cours : il est d’accord ! C’est le départ d’une épopée de presque 2 ans…

Elle arrive à Varsovie en octobre 1922, se déclare orpheline et se réfugie dans un couvent. Elle suit les cours de l’école des Beaux Arts (où on y commente encore les irrévérences de Monsieur Ingres !), y fait la connaissance de Stanislas Grabowski (fils unique d’une riche famille influente : le père est alors ministre de l’intérieur). Ils se fiancent, ils se marient : Ensemble, ils partent pour Paris.

En 1924, la voilà enfin à Paris, 86 sur Notre-Dame-des-Champs, à l’Atelier libre que tiennent Amédée Ozenfant et Fernand Léger. Nadia ne parle pas un mot de français. Heureusement Madame Ozenfant est russe. « Assez de déformations, formons maintenant ! » Ce slogan de Fernand Léger tire littéralement Nadia de sa crise artistique.

Elle devient vite le bras droit de Fernand Léger et s’épanouit parfaitement dans cette atmosphère de partage et de générositétoute russe, toute communiste… à tel point qu’on peut aujourd’hui se demander si comme beaucoup d’autres femmes artistes (à l’instar d’Elsa Triolet avec Aragon) elle n’est pas membre du KGB, chargée d’infiltrer les milieux intellectuels occidentaux !

 

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 Portrait de Staline, 1947

Son jeune mari souffreteux n’est plus qu’un faire valoir. Ils se séparent en 1927, peu après la naissance de leur fille Wanda. Artistiquement, la puissante personnalité de Fernand ne laisse pas de place… Peut être est-ce pour cela aussi que l’œuvre de Nadia est restée si longtemps dans l’ombre…

 

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Nature morte au compotier, 1949

Dès la déclaration de guerre, Fernand Léger quitte la France pour New York. Nadia, elle, reste à Paris. En 1945, Fernand rentre en France et adhère au parti communiste. Il partage son temps entre l’atelier de la rue Notre-Dame-Des-Champs et Lisores en Normandie (voir article par ailleurs).

A partir de 1949, Fernand et Nadia viennent régulièrement à Biot pour travailler sur les céramiques, bas relief et sculptures. En 1952, 2 ans après la mort de sa femme Jeanne, Fernand épouse Nadia. Ils travaillent ensemble d’arrache pied et nous livrent des toiles immenses (Les constructeurs, La partie de campagne, Les loisirs – hommage à Louis David…).

Le mas Saint-André deviendra bientôt le musée que nous connaissons aujourd’hui qui fut créé en 1960, puis, à l’occasion de la donation à l’état français (alors que Nadia a toujours conservé sa nationalité Russe) et qui fut inauguré par André Malraux le 4 février 1969.

La valeur de cette collection est aujourd’hui inimaginable.

Quelle traversée de siècle, vraiment !

 

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Autoportrait

 

 

 

 

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