La boite de Pandore

Je suis un judéo-chrétien laïque adepte de Freud… Autant dire que, comme probablement beaucoup d’autres, j’incarne une certaine forme du mal être occidental…

 

Sigmund Freud a ouvert la boite de pandore et beaucoup lui en veulent encore pour cela. Après avoir consacré toutes ses forces à l’étude de l’individu, il ne put s’empêcher à l’automne de sa vie de généraliser ses thèses et de réfléchir à la place de l’homme dans le monde. Le constat qu’il fit alors n’était pas très optimiste mais ce qui est pire encore, c’est que ce constat reste aujourd’hui, et c’est le moins que l’on puisse dire, d’une terrible actualité.

 

Freud nous dit qu’à l’aube de l’humanité, l’homme primitif était tout entier livré à ses instincts : instinct agressif et instinct sexuel, mais que très vite, la vie en horde s’avéra incompatible avec la satisfaction de ces instincts. Le groupe ne tarda donc pas à établir des règles pour canaliser la violence, le cannibalisme, l’inceste… mettant en place toutes sortes de châtiments en cas de transgression. Ces règles extérieures furent rapidement intériorisées : le Moi profond, siège des instincts se trouva bientôt subordonné au Sur Moi, siège de la raison.

 

C’est à ce moment qu’est apparu le sentiment de religiosité, basé sur la crainte d’une punition divine qui se déchaînerait si les instincts profonds venaient soudain à faire surface.

 

Chaque individu se détermine donc par le degré de subordination du son Moi à son Sur Moi, l’homogénéisation des comportements conduisant à l’apparition d’une société humaine.

 

Alors pouvait débuter le progrès : Maitriser le froid par le feu, la peur des grands prédateurs par les armes, réduire les distances par la roue, le bateau, parcourir le ciel interdit où règnent les Dieux avec des machines volantes et pour finir abolir toutes distances et communiquer en temps réel d’un continent à l’autre.

 

Que de chemin parcouru depuis ce bon vieil Adam ! L’homme se prétend aujourd’hui l’égal de Dieu. Mais est-il plus heureux pour cela ?

 

La réponse de Freud est non. La maxime de Lavoisier s’applique partout : « Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme ». En d’autres termes, tout bien a son mal, de sorte que le bilan reste le même mais que du fait du progrès, les extrêmes s’éloignent vertigineusement du point d’équilibre originel (un peut à l’image de notre univers en expansion !). Mathématiquement, on peut traduire cela en disant que si la moyenne reste la même, le progrès tends à amplifier l’écart type entre les individus, c’est-à-dire les inégalités.

 

L’hyper socialisation de l’humanité, les progrès inouïs réalisés se sont fait au prix d’un asservissement du Moi, d’une frustration des instincts. L’individu n’est plus une entité unique mais la part infime d’un tout et de plus il est conscient de son état … On est loin du surhomme de Nietzche !

 

Révéler cet asservissement inconscient, c’est cela ouvrir la boite de pandore. En cela, Freud n’a fait qu’enfoncer le clou posé par les philosophes des lumières. Révéler en chacun de nous le Moi profond, c’est en quelque sorte redonner naissance à l’individu en temps que tel, redonner de la prédominance à ces instincts individuels, l’affranchir de Dieu, le pousser à satisfaire tous ses besoins immédiats au détriment d’un projet commun sacré. Les mouvements libertaires des années 60/70 puis les désordres de notre société actuelle, ne sont que l’expression de ce fait. Le système ne s’est d’ailleurs pas trompé en s’engouffrant cyniquement dans la brèche, créant ainsi de nouvelles formes s’asservissement, en multipliant les besoins à l’infini pour en tirer des profits tout aussi infinis !

 

Mais là encore, l’homme n’est pas dupe. La politique, cet art qui consiste à faire croire à chacun de nous que nous sommes libres et heureux, aurait-elle atteint aujourd’hui ses limites ultimes ? Comment commander à la multiplicité consciente de ses frustrations ? Comment gouverner dans la complexité engendrée par le progrès ? Comment doser les pressions quand les leviers sont aussi puissants ?

 

Le temps est à l’humilité et à la réflexion car il y a aujourd’hui urgence à créer un nouveau modèle.

 

Un premier diagnostique possible serait d’avancer que l’humanité tend à changer de schéma ontologique. Avant que la boite de Pandore ne soit ouverte, c’est l’ontologie (branche de la métaphysique concernant l’étude de l’être) classique dite « naturaliste » qui prédominait dans notre société dite avancée.

 

Dans un contexte ontologique naturaliste, tous les êtres vivants sont de composition comparable (en termes chimiques) voire identique. Ce qui distingue l’homme des autres êtres du règne vivant, c’est d’avoir en commun une intériorité, une subjectivité, une âme. C’est cette particularité reconnue qui est le ciment de notre civilisation.

 

Autrement dit, l’ontologie naturaliste implique une physicalité semblable entre les êtres mais une intériorité différenciée par rapport au reste de la nature, particularisme fondateur et fédérateur.

 

Une fois la boite de Pandore ouverte, on tend à passer vers une ontologie analogique : l’individu devient un être unique en tout point différent des autres, tant en physicalité qu’en intériorité. Cette différentiation entraine la distanciation vis-à-vis de l’autre. Cela a pour conséquence globale de remettre en cause l’organisation sociale, en rendant possible un retour à la prépondérance du Moi, c’est-à-dire au mieux à l’indifférence vis-à-vis de l’autre et au pire à la résurgence des instincts primaires.

 

Autrement dit, l’ontologie analogique implique une physicalité et une intériorité différenciée entre les être, tendant à engendrer l’anarchie.

 

L’actualité est assez riche en témoignages de cette tendance récente de la société. La violence, l’ignorance de l’autre y sont de plus en plus présentes et sont concomitante aux replis claniques que l’on peut par exemple observer dans les banlieues.

 

Mais il ne faut pas oublier qu’il reste encore deux combinaisons possibles : Combinaisons [(intériorité ; physicalité) – (ressemblance ; différence)] 

 

L’ontologie animiste est l’exact contraire de l’ontologie naturaliste : tous les êtres vivants ont une âme mais ils se distinguent par leur forme. Autrement dit : intériorité semblable et physicalité différenciée.

 

L’ontologie totémiste admet la fusion totale des intériorités et des physicalités. Elle défend l’existence d’un ancêtre commun, « venu du temps des rêves », typiquement l’homme kangourou des Aborigènes. Il n’y a donc aucune discontinuité entre l’homme et la nature, ce qui est contraire à notre pensée judéo-chrétienne.

 

Si on fait le schéma suivant des combinaisons possibles :

 

Combinaisons [(intériorité ; physicalité) – (ressemblance ; différence)] 

 

 

                   Ressemblance          

Intériorité 

                   Différence              

 

                   Ressemblance         

Physicalité 

                   Différence              

 

Les différentes ontologies peuvent s’exprimer comme suit : 

 

  • Naturalisme   = (2 & 3)
  • Animisme       = (1 & 4)
  • Totémisme    = (1 & 3)
  • Analogisme    = (2 & 4)

 

Seules les ontologies contenant dans leur combinaison un nombre impair peuvent être garantes d’une forme d’équilibre social. Toute gouvernance est nécessairement conditionnée par l’identification de l’ontologie dominante de la société que l’on ambitionne de gouverner.

 

Si une société tend vers l’analogisme, alors toute gouvernance devient théoriquement impossible… Plus rien n’est fécond. Et on pense alors à cette formule de Goethe : « Seul ce qui est fécond est vrai… »

 

La question fatale que l’on peut à présent se poser est celle-ci : les philosophes des lumières et aussi les découvertes de Freud n’ont-ils pas contribués à ouvrir en grand la boite de Pandore et ainsi enclencher un basculement lent mais inexorable vers l’analogisme ? Freud ne renie pas sa responsabilité et a d’une certaine façon exprimé ses craintes à la fin de sa vie.

 

Comment ne pas voir dans les déchainements barbares du XXième siècle, qui fut le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité et dont nous portons encore les stigmates, un avertissement monstrueux ?

 

Dans la légende, la dernière chose à être sortie de la boite de Pandore fut l’espérance…

 

Freud nous donne au final un espoir mais ne nous cache pas à quel point il est mince.  Il nous dit que la voix de la raison est faible, presque inaudible, mais qu’elle n’a de cesse de parler tant qu’elle ne s’est pas fait entendre, de sorte que ce n’est qu’une question de temps.

 

A nous de faire en sorte que ce temps appartienne à notre époque… ce troisième millénaire qui sera spirituel ou ne sera pas, selon la prédiction d’André Malraux, vision toute naturaliste…

 

Une fois le diagnostique posé, une solution doit être trouvée. Celle-ci passe à mon avis par une remise en cause du système dominant : le système économique.

 

Face à une globalisation de l’économie qui nous mène droit dans le mur, il est temps de s’interroger sur ce que représente l’économie du point de vue spirituel. On découvre alors que de nouvelles formes d’économie apparaissent qui suivent les lois du Cœur et les grands principes du Nouvel Age. Elles nous montrent le chemin pour passer d’une économie matérialiste mortifère, basée sur la satisfaction immédiate des besoins individuels, à une économie spirituelle de la Vie.

 

Aujourd’hui, l’économie semble être ce qui régit le monde. Ce ne sont plus les hommes politiques qui règnent : ils sont désormais au service des enjeux économiques. L’économie détermine nos modes de vie, notre alimentation, nos loisirs… Elle crée nos désirs et forge notre culture, ceci d’une manière de plus en plus homogène d’un bout à l’autre de la planète. Elle s’est globalisée pour optimiser les coûts et rapporter plus de profits à ceux qui détiennent le capital financier, et elle globalise, du même coup, le comportement et les aspirations des hommes. C’est la forme la plus ultime de l’hyper socialisation.

 

Le terme économie vient du grec oikos (maison) et nomos (lois et usages). Si le monde est notre grande maison, alors l’économie actuelle est bien à sa place. Le problème est que le monde, qui n’a jamais été aussi florissant, n’a jamais été aussi proche d’une grande catastrophe : augmentation de la pauvreté et de l’écart entre les riches et les pauvres (l’écart type dont on parlait plus haut), chômage, augmentation sans précédent de la pollution, destruction des ressources naturelles non renouvelables, crises financières régulières, marchés financiers n’ayant plus aucune commune mesure avec la réalité des échanges, Etats surendettés et incapables de subvenir aux besoins de leurs peuples… Cette économie semble bien s’être emballée sans qu’il n’y ait aucun maître du jeu, tant les règles et les interactions sont devenues impossibles à décryptées du fait même de l’hyper complexification de notre société. La science économique traditionnelle est totalement dépassée.

 

Alors peut-être faut-il revenir aux sources ? André Malraux disait donc : le troisième millénaire sera spirituel ou ne sera pas ? Il avait peut-être donné ainsi la seule piste de solution à nos problèmes. Qu’est-ce donc que cette maison dont parle l’économie. Une maison, c’est une forme, une enveloppe à l’intérieur de laquelle nous vivons. Il y a notre corps, c’est notre propre maison, puis la maison dans laquelle nous vivons, seuls, avec nos amis ou notre famille, puis il y a notre village, notre quartier, notre ville, notre pays et enfin notre planète.

 

Ce sont toutes ces formes qu’habite l’humanité. Ces formes ne sont que l’habitacle, la voiture d’une énergie vitale qui s’incarne. Les formes naissent quand cette énergie arrive et meurent quand elle se retire. Vu sous cet angle spirituel, l’économie, ce sont les lois et usages qui régissent tous les échanges énergétiques entre humains au sein de ces formes sociales, de ces maisons qu’habitent des individus, des groupes, des peuples…

 

Et cette belle histoire de l’incarnation et de l’évolution, nous la connaissons. Elle amène des formes de plus en plus intelligentes, extériorisant les qualités les plus élevées dans ces formes, et traduisant un véritable développement d’une énergie spirituelle, de l’intérieur vers l’extérieur, qui s’échange entre les formes de tous les règnes de la nature. Nous savons aussi que dans cette grande aventure de l’évolution, si tous ces êtres et sociétés qui s’incarnent dans ces formes ont la même origine et le même but, ils en sont tous à des points très variés de leur chemin. L’énergie UNE s’incarne ainsi dans les formes minérales, végétales, animales et humaines. Les humains ont un rôle particulier dans cette histoire. Ils s’alimentent dans les règnes inférieurs trouvant sources d’énergie physique, alimentation et ressourcement psychique. Cela leur permet de se libérer des contraintes matérielles et de chercher un bien-être qui leur permet de se développer sur les plans mental et spirituel, le véritable développement !

 

Dans cette grande aventure spirituelle, l’énergie est faite pour circuler, pour répondre aux besoins de chacun dans l’optique du développement du TOUT. L’énergie ne doit pas être accumulée au profit de quelques-uns. Si elle l’est, ce doit être au profit de tous.

 

Qu’est-ce qu’une économie spirituelle ? C’est d’abord une économie qui suit les lois de la Vie, les lois du Cœur, et c’est ensuite une économie qui encourage l’expression des qualités spirituelles. Le cœur répartit l’énergie en fonction des besoins de chaque partie d’un organisme vivant quelque soit sa fonction, tout en gardant à l’esprit la vie et l’objectif de l’organisme tout entier. Il optimise l’usage de l’énergie, ne la gaspille pas et amène ce qui est juste en chaque point de l’organisme.

 

De la même façon, une économie spirituelle répond aux besoins de chacun quelque soit son degré d’évolution et sa fonction sociale, elle ne gaspille pas l’argent qui est la concrétisation de l’énergie dans le corps social, le sang du corps social. Elle répartit la richesse pour un meilleur développement humain, pour l’affranchissement des contraintes matérielles et le développement de formes sociales de plus en plus intelligentes et belles. L’économie spirituelle est au profit de tous. Elle n’accumule l’argent que lorsqu’il faut investir dans la durée pour le bien de tous et jamais au profit de quelques-uns.

 

Une économie spirituelle suit les principes qui, d’après le Tibétain, gouverneront le Nouvel Age. C’est une économie de la Liberté de chacun dans le choix de ce qu’il veut consommer, produire et échanger, tout en respectant la liberté de tous et de l’humanité dans son ensemble. Ceci implique obligatoirement la responsabilité de chacun, à son niveau et dans son contexte de vie, de l’impact de ses actes sur la vie des autres et sur la vie de la planète.

 

C’est ensuite une économie de l’Egalité, non pas absolue, mais dans la différence et le respect des besoins de chacun, au point où il en est de son cheminement personnel, une économie qui poursuit un but unique pour tous, mais respecte la diversité, une économie équitable.

 

Enfin, c’est une économie de la Fraternité, où nous sommes tous solidaires de ce qui se passe dans notre village, dans notre pays, sur la planète, ces formes, insérées les unes dans les autres telles des poupées russes, que nous habitons toutes. C’est donc une économie de la coopération et non de la compétition.

 

Comment passer d’une économie matérialiste à une économie spirituelle ?

 

Il n’y a pas besoin de grande démonstration pour affirmer que l’économie dominante actuelle est très loin d’être spirituelle. Dégradant les ressources de la planète, elle est irresponsable. Elle donne au petit nombre de riches beaucoup plus que nécessaire à leur développement spirituel et maintient une majorité de pauvres dans la seule obsession de leur survivance physique. Elle tend à tout globaliser et uniformiser, que ce soit les ressources génétiques, les goûts, les modes de vie et les cultures, tuant la diversité naturelle des formes d’expression de la vie sur tous les plans. Cette uniformité n’unifie rien : elle sépare ! L’unité ne peut se trouver que dans la diversité, comme nous le montre l’écologie et le fonctionnement des écosystèmes. L’économie actuelle est instable car elle ne suit pas les lois de la Vie. La Vie n’est pas uniforme, elle est UNE et multiformes. Bref, elle s’assimile à une ontologie animiste, toute contraire, comme on l’a vu, à l’ontologie naturaliste dominante.

 

Heureusement, depuis quelques décennies, on voit émerger les premières formes d’une économie spirituelle. Elles restent encore globalement marginales, mais sont symboliques d’un renouveau et sont en croissance constante. Il faut faire tout ce qui est possible pour les encourager et les promouvoir. En voici quelques exemples !

 

Le courant du développement durable encourage les technologies de productions propres faisant appel aux énergies renouvelables.

 

Le commerce équitable n’était, au départ, que le souci de respecter les besoins et la rémunération des petits producteurs agricoles des pays pauvres, écrasés par les mécanismes du marché. Il s’étend de manière régulière à d’autres produits et intègre de plus en plus de critères de respect de l’environnement et des ressources de la planète.

 

La consommation éthique ou responsable encourage le citoyen consom’acteur à faire les choix qui sont bons à la fois pour lui et pour tous ses semblables. Chacun participe, ce qui redonne tout son sens à la société. 

La finance solidaire donne accès à ceux qui sont exclus du système bancaire actuel aux ressources financières. Elle promeut aussi le soutien des initiatives économiques qui privilégient la performance sociale à la performance économique.

 

Des monnaies, complémentaires aux monnaies officielles, se développent dans de petits groupes, des communautés, des régions et même des pays. Elles permettent de pratiquer des échanges qui renforcent ces communautés, répondent à leurs besoins et prennent en compte leurs valeurs.

 

A un niveau plus global, des citoyens commencent à se mobiliser, en dehors des institutions sociales peu à même de gérer le changement. Ils proposent des principes nouveaux de circulation de l’argent (dette extérieure des Etats, marchés financiers, réforme du système monétaire et des institutions internationales …), de régulations des échanges (Organisation Mondiale du Commerce, gestion des biens communs, politiques agricoles …) et de responsabilité sociale des acteurs économiques.

 

Ces formes nouvelles d’économie annoncent un passage d’une économie matérielle et matérialiste à une économie spirituelle. Ceci implique de reconsidérer ce qu’est la richesse et la manière dont elle est évaluée. Le niveau de conscience mis dans l’acte économique aura un impact direct sur l’évolution de ces formes nouvelles. Plus le développement sera spirituel plus il sera durable.

 

Dans cette nouvelle ère, chacun est responsable de l’évolution de l’économie. Le pouvoir du citoyen est créateur des nouvelles formes et il peut faire plus qu’il n’imagine. Nous irons ainsi vers une économie du juste (dans le sens équitable) nécessaire, mais aussi vers une économie du désir retrouvé de se développer dans l’Etre et non dans l’Avoir, une économie de la Vie !

 

C’est mon espérance… Mais que ne verra-t-on pas sortir de la boite de Pandore avant cela ?

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